6ème suicide chez PSA, Libé, 18 juillet.
Tu es là dans l'usine à porter les pièces et tu vois ce gamin te donner des ordres. Tu n'es plus tout jeune...55 ans !, qu'as tu à espérer du temps qui te reste ? Tu as
pris l'habitude de rire avec eux, de jouer à celui qui accepte sa condition, "comme il est cool gérard,, comme il est con". Comme il est con, oui.
Toi tu rêvais d'autre chose. Tu ne sais pas. Tu y penses tout le temps dans l'atelier, c'est comme un cancer qui te mange les tripes
: "quand est-ce que tout a foiré ? qu'est-ce que j'aurai dû faire ? est-ce que c'est ça la vie d'un homme ?"
Putain. Faut pas que t'y penses.
Y a tout ces types de 20 ans autour de toi, ces gamins. "Hé ducon magne toi le cul, t'as pas entendu sarko, faudrait voir à bosser plus"
Faut que tu réagisses mais il y a cette boule dans ta gorge. Tu vas quand même pas chialer devant eux. Alors tu ris. Tu joues les bouffons. "Hé bouffon, tu te
magnes".
T'aurais bien aimé avoir la bagnole à 50.000 €, le costard et le respect. Tu penses à ton père. Plombier. Tu croyais faire tellement mieux ! Comme tu étais fier en
entrant minot dans cette entreprise de remon. T'en as pris pour 30 ans. Tu les entends rire et tu te sens glisser dans un abime sans fond.
Même bander tu ne peux plus. Tu lui a payé une cuisine neuve qu'elle lave 3 fois par jour. Tu te réfugies dans la cave dans un petit coin comme quand t'étais gosse et
que ta mère te criais dessus. C'était quoi ton rêve ? as-tu rêvé un jour ? Permission de rêver, t'as pas su où la prendre, t'as pas su à qui la demander. On t'avait dit "marche"
et tu as marché.
Putain. Faut que t'arrête de penser à tout ça. faut que tu te sauves de là.
T'enfuir où ? Vers qui ? vers quoi ?
Peut-être que quand on meurt on recommence à zéro ailleurs ? hein dis moi ? s'il te plaît maman, dis moi que j'ai encore une chance ?
T'aurai voulu être un homme debout et t'es là comme un con à endurer le jour, à endurer le soir.
Tu pleures comme un gosse.
Foucault à la TV, les somnifères de ta femme sur la table de nuit, la bouteille de whisky devant toi.
Non, tu ne vas pas mourir comme un con.
Tu pars discrètement de ta maison dans la nuit chaude de juillet. Cela t'as toujours étonné ces grues géantes au milieu des villes. Toi tu ne disais rien mais quand la
circulation te faisait approcher l'une d'entre elles, tu ne comprenais pas l'absence de réactions des autres personnes. C'est tellement fascinant une grue. Fier, puissant.
La sueur coule sur ton front, le souffle te manque.... tu boirais bien une mousse bien fraîche ! Comme tu te sens VIVANT.
Comme c'est bon. Comme tu aimes VIVRE.
Ca y est te voilà au plus haut. Est-ce que tu n'as pas peur ?
La ville est une mosaique de carrés verts, bleus, jaunes. Jaunes ce sont les autres, les autres avec leur vie normale. C'était sans doute toi le bug. Tu voulais être un
rond. Un rond orange, un rond qui rebondit, qui va quelque part.
N'y pense plus.
Un orage éclate. putain , c'est con, tu as peur qu'il te tombe dessus. Enfin, voyons ne fais pas l'enfant. Tu es un homme. Tu sais pourquoi tu es là.
"A quoi pense t-on avant de mourir ?" C'est sans doute la phrase qu'ils vont se poser. Ton choix fait taire tous
tes cris atones qu'ils ne voulaient entendre.
Oh regarde là-bas. L'usine ! Comme elle est belle et comme tu l'aimais avant.
Comme tu aurais aimé vivre aussi.
Ca y est tu te jettes. Waouh, ça fout la trouille cette connerie. Peur de
mourir ? Ils rigolent ! T'as bien trop peur de t'écraser. Cette trouille que t'as eu. C'est dingue, on se lance et on croit que ça y est c'est bon et il y a cette barre qui vous scie en deux et
vous coupe le souffle.
Respire.
Voilà il fallait juste trouver tes marques. Le poème d'Aragon surgit bien malgré toi "est-ce ainsi que les hommes vivent et leur baisers au loin les suivent"
Tu penses à Aragon, tu penses à la première fille que embrassé. Tu penses à ta mère. Tu penses à l'atelier. Elle était où ta
place.
Oublie-ça.
Ce n'est rien, ça va passer. Je vole avec toi.