Dimanche 18 novembre 2007
C'est un drôle de job que le mien. Se lever le matin, allumer l'ordinateur, mettre l'eau à chauffer, boire un ricoré, laisser la vie passer sur moi.

Par la fenêtre, je vois un univers normal : la cuisine du CHU, des bouleaux bercés par le vent, des hêtres, des cumulus tout doux. Des personnages aparaissent par fois dans ma vision. En petits groupes de 5, 6 personnes, les salariés de la clinique, viennent faire leur pause cigarrette.  Ils s'assient simplement par terre abrités de leur univers par une haie, par un camion de livraison. Et moi, prisonnière du silence, seule et immobile derrière la vitre, je les regarde.

Je croient les entendre : "t as vu, machin est enceinte, mon dernier a la grippe, mon mari n'est jamais content mais c'est un bon bricoleur, tu vas où pour les vacances ?"

C'est peut-être ça mon job : regarder les autres vivre. On m'avait toujours appris à être bien calme, bien polie, bien respectueuse, bien travailleuse. J'imagine qu'avec une autre personnalité, je n'en serais pas là. Les gens crient autour de moi, pleurent, insultent, menacent. Je vois la société les récompenser, je subis les sanctions à leur place. On me dit "les gens ont bien le droit de faire une colère". On me dit "c'est à chacun de se faire respecter".

Et comment ? comment quand le n+1 les encourage ?

Je dois penser à autre chose. Regarder par la fenêtre les feuilles encore vertes bercées par le vent. Il n'y a pas de personnages dans ce décor aujourd'hui. Peut-être leur a t-on interdit les pauses. Peut-être ont-ils simplement changé de cachette.

"chef d'entreprise reconnu capable de... plus efficace... dossier... voir le médian...plus on est sollicité pour tout..problématique..."

Je les entends travailler. Et moi je suis là. Je me refais un thé. Je mange un pims à la cerise.

Je sais, je dois me battre plus fort.

Je peux taper du poing sur la table et les emmener aux prudhommes. Seulement voilà, je sais que la justice n'existe pas dans ce pays. Je sais d'experience. Je peux abandonner la partie, ne plus venir, me retrouver à la rue sans indemnité. Je sais qu'aux prudhommes, ils seront les plus forts. Une femme seule n'a jamais gagnée contre la mafia.

Toutes les nuits. Toutes les aubes. Je pense à cette vie qu'on m'a volée. J'avais 35 ans, j'étais responsable marketing. Enfin, je n'avais que les responsabilités pas le titre bien sûr. Mais j'avais tout ce chemin devant moi, ces reponsabilités, ces échanges. Je repense avec nostalgie à ces arrivées à 8.00h du mat au bureau, quand la tour était plongée dans le noir. Comme j'aimais travailler !

J'étais jeune, belle, et quand on me demandait le nom de mon métier, je répondais "chargée d'études marketing" je ne comprenais pas leurs regards envieux et admiratifs.

Je dois oublier tout ça. Je suis en prison pour une faute que je n'ai pas commise et je ne peux que renoncer au ciel, à la vie, à l'espoir.

Le ciel est derrière la vitre. Oh, tiens des gouttes de pluie.

Ils sont tous là aujourd'hui, le directeur régional, le directeur régional entreprise, le délégué régional. Je devrais peut-être me lever et m'installer dans leur bureau. Oui, je devrais.

J'ai pas envie d'être humiliée en public. J'ai plus envie qu'on me crie dessus en toute impunité "tu n'as aucune misson, tu n'as aucune responsabilité et d'ailleurs dans mon autre région je n'ai pas de pilote".

J'essaie, j'essaie mais je n'en peux plus de faire semblant.

Contacter l'inspecteur du travail pour la énième fois qui ne veut pas me recevoir, contacter les syndicats qui me disent de me taire "vous devriez être contente d'avoir un salaire, vous n'avez pas de job mais c'est grâce à nous qu'il n'a pas été supprimé". Mais il aurait été supprimé, l'entreprise aurait eu l'obligation légale de me donner un vrai poste ducon !

J'ai pas envie.

Pas envie de me quémander un arrêt maladie. Ce n'est pas moi qui suis malade.

Pas envie d'avoir honte. Mon placard est leur infamie.

Plus la force de créer des liens avec les autres. Ceux qui me parlent de leur boulot, leur maison, leur mari, leur enfants.

Pas envie de recevoir cet homme chez moi, écoute je ne t'aime pas mais si tu voulais bien me rejoindre sur le canapé qu'on fasse un truc , t'es chiante comme fille.

Casse toi.

Rendez-moi ma vie. 

5 livreurs apparaissent dans mon paysage. Ils portent des salopettes blanches. Ils discutent entre eux. Ils montent dans des camionnettes ""hopitaux d e---, restauration".

JE SUIS VIVANTE. JE SUIS UNE PERSONNE.

Est-ce que quelqu'un un jour entendra mon cri ?

Par marie - Publié dans : isolement
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Bonjour Marie, J'ai vécu la même chose il y a des années d'ici et je sais donc ce que c'est. J'ai fini par en sortir, après avoir plongé au plus profond de la dépression et je pense pouvoir en conclure que la seule façon de sortir de cette atroce engrenage, c'est précisément de sortir ! Arrêter soi-même les frais, cesser de se laisser souffrir épouvantablement pour rien. La structure de la société qui vous emploie, et ceci est vrai quelle que soit l'entreprise, est telle que si votre situation n'est pas de suite reconnue par le cadre dirigeant, il vaut mieux ne pas perdre son temps à vouloir à tout prix rester, mais consacrer ce qu'on peut garder; mobiliser d'énergie pour trouver un autre job, ailleurs, même s'il est moins bien payé, moins bien considéré : c'est la considération que vous avez pour vous-même qui importe, pas des signes extérieurs trompeurs, mensongers, qui comptent. Et juste un point : être malade n'est pas une honte : c'est une réalité. La dépression est une maladie exactement comme la grippe, aussi dure, aussi invalidante, qui doit et peut se soigner : allez voir un toubib en qui vous avez confiance, qui prend le temps de vous écouter et parlez-lui de ce qui vous arrive ! Courage, Jaje Si vous voulez parler avec moi hors blog, je le ferai volontiers
Commentaire n°1 posté par Jaje le 18/11/2007 à 16h28
Bonjour, merci pour ton témoignage et ton soutien. Je sais qu'il faut que je m'en aille mais où, comment, avec quelle energie, quelle cv ? en 16 de boîte, j'ai eu du travail pendant 2 ans, pas facile à revendre, et puis j'ai 41 ans. Aujourd'hui le plus dur ce n'est pas d'être au placard, c'est d'être au placard à cause des violences que j'ai subies. Je me sens comme une femme violée qu'on mettrait en prison. C'est dur d'accepter cette injustice profonde. Quant aux médecins, ils ne veulent m'arrêter qu'au maximum 3 semaines, je n'en vois pas l'intérêt (ensuite il faut revenir et paraître faible, non merci). J'attends les résultats d'un concours de la fonction publique mais nous sommes 1000 pr 10 places, je n'y crois plus vraiment. Le harcèlement ne rend pas très performant. Et puis le harcèlement isole aussi de la société, donc je suis très seule. seule, épuisée. Comment avancer ? Mais j'ai tjs envie de me battre quand même ! Merci pr ta comm :)
Commentaire n°2 posté par Marie le 19/11/2007 à 13h31
Salut Marie, Sérions les choses, veux-tu ? Le placard, la "prison pour viol subi", c'est vrai que c'est le plus dur à avaler, Même si je suis un homme, je comprends le sentiment que tu énonces : c'est bien ce que j'ai ressenti aussi. Et je l'ai encore ressenti quand ma femme a à son tour été victime de ce traitement injurieux et destructeur, Pourtant, il est important que nous, les victimes, nous nous disions clairement que nous n'avons pas à nous en sentir "responsable" : je suppose que tu dois toi également avoir eu ces nuits et ces jours où une épouvantable angoisse tord le ventre, avec la question lancinante qu'on ne parvient pas à extraire de sa tête : pourquoi ? Qu'ai-je fait pour mériter ça, pour en être arrivé là ? Or nous, on n'a rien fait, Un jour, un patron que j'ai eu m'a dit quelque chose qui m'a donné une clef mais hélas bien des années plus tard : "je n'aime pas le ton de votre voix !" C'était une façon de vouloir me rendre coupable de ce qu'il me faisait subir. De même quand il me disait qu'il n'aimait pas ma façon de tenir la tête droite, Ou quand un autre patron disait à ma femme que les deux rides qui lui barrent le front lui donnent un air méchant et qu'à cause de ça, il ne voulait pas qu'elle travaille pour lui ! Nous n'avons pas fait de faute, nous n'avons pas de tort, nous n'avons pas à porter la moindre responsabilité de ce qui nous est infligé, point ! Quand je te dis d'aller voir un médecin, ce n'est pas nécessairement pour un arrêt maladie. Je pense bien plus simplement que c'est pour vérifier si tu es ou non en situation de dépression nerveuse, et si oui (ce qui me semble de loin le plus probable), pour te donner le moyen de combattre efficacement cette maladie. Il existe actuellement des médicaments efficaces et sûrs, qui n'induisent ni dépendance ni aucune perte des facultés, même momentanées, qui ne sont ni des euphorisants, ni des psychotropes lourds mais qui sont très efficaces pour soigner en douceur cette maladie. Parce qu'il est indispensable de la soigner, sans quoi elle s'aggrave avec le temps et on finit par ne plus en sortir. Il y a aussi des aides psychologiques qui peuvent t'être utiles, sans pour autant passer par l'arrêt de travail, Il y a enfin des centres qui se sont spécialisés dans les questions de harcèlement moral, associations et groupes de discussion, Je pense qu'un truc important, c'est de ne pas vouloir essayer de résoudre ça tout seul : un- c'est impossible et -deux- c'est trop douloureux. Je comprends que tu aies envie de te battre, mais je pense alors que tu dois le faire comme en judo ! Là, on ne se bat pas en résistant à l'attaquant, mais en se dérobant, en esquivant, et l'envoyant au tapis simplement parce qu'on a mis le pied dans ses jambes et qu'il s'est cassé la figure tout seul comme la grande brute sans cervelle qu'il est ! Faire "front" ne sert à rien qu'à se faire encore plus mal à soi-même, Enfin pour ton boulot et surtout pour en changer, je ne te connais pas, je ne sais pas ce que tu as fait comme métier, quelles sont tes qualifications, mais là aussi, je pense que tu en as, même si actuellement tu sembles en douter à mon avis sans raison véritablement valable, Dans ce cas, une suggestion puis une autre d'ailleurs : cherche un lieu où tu peux faire le tour de tes capacités, de tes atouts avec quelqu'un d'autre, qui pourra te mettre le doigt juste là où tu as des compétences auxquelles tu ne songeais pas, ou qui pourra te donner une clefs pour utiliser autrement, plus efficacement des compétences que tu te connaissais, mais que tu n'avais pas nécessairement exploitées efficacement, Et rien ne t'oblige à rester dans le même créneau qu'actuellement ! Tu peux changer de boite et de boulot, voire de vie. Pourquoi pas ? Ici (mais je vis dans un pays voisin) on a des maisons de femmes dans la majorité des grandes villes. Cela n'existerait-il pas chez toi ? Là, tu pourrais trouver et de l'aide "morale", psychologique et des conseils, des réorientations, voire des cours ... Pour faciliter notre conversation et si tu veux, je te suggère d'utiliser une boite à e-mail différente de ce blog public : jaje_pi (arobase) yahoo.fr Je serai absent ce soir et de demain mercredi midi à après-demain jeudi soir, mais le reste du temps, je suis souvent devant mon ordinateur, alors si tu en as envie ... Amicalement, Jaje
Commentaire n°3 posté par Jaje le 20/11/2007 à 16h34
Formidable travail pour réaliser ce site. Très instructif et tout à fait vrai. Je désirerai m'abonner en Newletter. Nous pouvons pour explications transmettre sur nos boite de messagerie. Concernant mon site et mon feuilleton Réality.....et surement pas fiction, pour faciliter la lecture de cette histoire, si toutefois vous voulez en avoir connaissance, il est préférable de lire dans l’ordre : http://www.harcelement-destruction.com/article-4484571.html http://www.harcelement-destruction.com/article-4567400.html http://www.harcelement-destruction.com/article-4664759.html Bonne lecture Travaillons ensemble contre ce fléau Amitiés MT
Commentaire n°4 posté par Mickael Toto le 21/11/2007 à 13h00
Bonjour Marie, j'ai été fort ému par ton écrit, par l'émotion qu'il dégage. Par la souffrance, ta souffrance exprimée. Il serait malaisé de distiller ici conseils et autres recommandations surtout lorsqu'on ne connaît pas « l'historique ». Mais un seul maître mot doit subsister dans ton esprit pour contrer la bête immonde de harcèlement : Bats toi ! Terrasses-la donc cette hydre écoeurante aux milles têtes protéiformes. Bats toi ! De toutes tes forces. Renoue avec l'estime en toi, avec le goût de la vie, la proximité des autres. Verbalise tes maux. Exprimes-les. En un mot : reste pas seule. Un « placard » déjà dans le travail suffit. Ne créé pas d'autres « restrictions » dans les autres volets de la (ta) vie. Après tout, ce n'est QUE du travail dont il s'agit et le travail ne fait pas tout, toute une vie. Il n'est presque rien d'ailleurs. Quoi qu'il en soit, saches que bcp d'autres êtres sont là pour aider les personnes qui comme toi expérimentent la souffrance de harcèlement moral. Ouvres toi à eux. Dans la société civile comme dans le monde du travail l'aide existe. Cet aide là doit se transformer en fer de lance nécessaire pour foudroyer et vaincre la « bête ». Le courage devra aussi être de la partie. Sois courageuse et bats toi ! « L'intendance » ... suivra ! 1000 biz à toi. Tiens moi, tiens nous au courant des ultérieures suites possibles dans tes combats.
Commentaire n°5 posté par Désherbant le 23/11/2007 à 13h41
merci pr ta comm, je mets un peu de temps à répondre, je ne maîtrise pas encore très bien over-blog. C'est vrai que le harcèlement pro impacte la vie perso. En plus je n'ai ni mari, ni enfants, je me sens un peu la "paria". Tout s'accumule, tout fragilise et ... ils en profitent bien. ce qui est terrible c'est qu'ils ont tous les pouvoirs parce que sans salaire on ne peut pas vivre. Zola en 2007 ! un nouveau zola, avec une apparence de vie confortable mais une destruction quand même. un crime légal qui isole. en tout cas, merci de ton soutien. Marie
Commentaire n°6 posté par marie à "desherbant" le 02/12/2007 à 10h31
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus