C'est un drôle de job que le mien. Se lever le matin, allumer l'ordinateur, mettre l'eau à chauffer, boire un ricoré, laisser la vie passer sur moi.
Par la fenêtre, je vois un univers normal : la cuisine du CHU, des bouleaux bercés par le vent, des hêtres, des cumulus tout doux. Des personnages aparaissent par fois dans ma vision. En petits
groupes de 5, 6 personnes, les salariés de la clinique, viennent faire leur pause cigarrette. Ils s'assient simplement par terre abrités de leur univers par une haie, par un camion de
livraison. Et moi, prisonnière du silence, seule et immobile derrière la vitre, je les regarde.
Je croient les entendre : "t as vu, machin est enceinte, mon dernier a la grippe, mon mari n'est jamais content mais c'est un bon bricoleur, tu vas où pour les vacances ?"
C'est peut-être ça mon job : regarder les autres vivre. On m'avait toujours appris à être bien calme, bien polie, bien respectueuse, bien travailleuse. J'imagine qu'avec une
autre personnalité, je n'en serais pas là. Les gens crient autour de moi, pleurent, insultent, menacent. Je vois la société les récompenser, je subis les sanctions à leur place. On me dit "les
gens ont bien le droit de faire une colère". On me dit "c'est à chacun de se faire respecter".
Et comment ? comment quand le n+1 les encourage ?
Je dois penser à autre chose. Regarder par la fenêtre les feuilles encore vertes bercées par le vent. Il n'y a pas de personnages dans ce décor aujourd'hui. Peut-être leur a t-on
interdit les pauses. Peut-être ont-ils simplement changé de cachette.
"chef d'entreprise reconnu capable de... plus efficace... dossier... voir le médian...plus on est sollicité pour tout..problématique..."
Je les entends travailler. Et moi je suis là. Je me refais un thé. Je mange un pims à la cerise.
Je sais, je dois me battre plus fort.
Je peux taper du poing sur la table et les emmener aux prudhommes. Seulement voilà, je sais que la justice n'existe pas dans ce pays. Je sais d'experience. Je peux abandonner la
partie, ne plus venir, me retrouver à la rue sans indemnité. Je sais qu'aux prudhommes, ils seront les plus forts. Une femme seule n'a jamais gagnée contre la mafia.
Toutes les nuits. Toutes les aubes. Je pense à cette vie qu'on m'a volée. J'avais 35 ans, j'étais responsable marketing. Enfin, je n'avais que les responsabilités pas le titre
bien sûr. Mais j'avais tout ce chemin devant moi, ces reponsabilités, ces échanges. Je repense avec nostalgie à ces arrivées à 8.00h du mat au bureau, quand la tour était plongée dans le noir.
Comme j'aimais travailler !
J'étais jeune, belle, et quand on me demandait le nom de mon métier, je répondais "chargée d'études marketing" je ne comprenais pas leurs regards envieux et admiratifs.
Je dois oublier tout ça. Je suis en prison pour une faute que je n'ai pas commise et je ne peux que renoncer au ciel, à la vie, à l'espoir.
Le ciel est derrière la vitre. Oh, tiens des gouttes de pluie.
Ils sont tous là aujourd'hui, le directeur régional, le directeur régional entreprise, le délégué régional. Je devrais peut-être me lever et m'installer dans leur bureau. Oui, je devrais.
J'ai pas envie d'être humiliée en public. J'ai plus envie qu'on me crie dessus en toute impunité "tu n'as aucune misson, tu n'as aucune responsabilité et d'ailleurs dans mon autre région je n'ai
pas de pilote".
J'essaie, j'essaie mais je n'en peux plus de faire semblant.
Contacter l'inspecteur du travail pour la énième fois qui ne veut pas me recevoir, contacter les syndicats qui me disent de me taire "vous devriez être contente d'avoir un salaire, vous n'avez
pas de job mais c'est grâce à nous qu'il n'a pas été supprimé". Mais il aurait été supprimé, l'entreprise aurait eu l'obligation légale de me donner un vrai poste ducon !
J'ai pas envie.
Pas envie de me quémander un arrêt maladie. Ce n'est pas moi qui suis malade.
Pas envie d'avoir honte. Mon placard est leur infamie.
Plus la force de créer des liens avec les autres. Ceux qui me parlent de leur boulot, leur maison, leur mari, leur enfants.
Pas envie de recevoir cet homme chez moi, écoute je ne t'aime pas mais si tu voulais bien me rejoindre sur le canapé qu'on fasse un truc , t'es chiante comme fille.
Casse toi.
Rendez-moi ma vie.
5 livreurs apparaissent dans mon paysage. Ils portent des salopettes blanches. Ils discutent entre eux. Ils montent dans des camionnettes ""hopitaux d e---, restauration".
JE SUIS VIVANTE. JE SUIS UNE PERSONNE.
Est-ce que quelqu'un un jour entendra mon cri ?